
Partir
Janvier 1997 - petite ville en Afghanistan
Ça y est. Ils sont entrés dans le village. Je l’ai entendu à la radio, ce matin. Bien qu’elle ne soit pas officielle, l’annonce des talibans a été synonyme de chaos. Nous étions tous au courant de la misère qui régnait dans les rues de Kaboul depuis quelques mois. Et ça allait être notre tour.
Le monde ne s’est pas figé, non, bien au contraire. Je me suis penchée par la fenêtre de mon studio, et regardé la cohue plus bas dans la rue. Je ne comprenais pas bien. Certains voisins semblaient faire la fête. Ou peut-être qu’ils protestaient en chanson ? Ce dont j’étais témoin ressemblait surtout à une fourmilière, où chaque individu s’activait à une tâche, avec précipitation. Quelques-uns semblaient se ruer dans les supérettes, d’autres achetaient du tissu, ou remplissaient des jerricans d’eau au puits. Et je restais là, figée.
Quelle était ma tâche, à moi ? Qu’est-ce que je devais accomplir ? J’ai pensé à Sissi. Elle seule pouvait m’aider, me conseiller. Alors je suis partie. Mon manteau et mon bonnet enfilés, je me mis à courir en direction de l’hôpital. Ma grand-mère y séjournait depuis quelques semaines. Je lui rendais visite tous les jours. Elle m’avait longuement parlé de ce groupe armé. Ce groupe qui arrivait pour « pacifier » le pays grâce à un « islam pur ». Elle m’avait raconté la manière dont ils avaient pris Kaboul, en septembre dernier. Comment ces jeunes étudiants inspiraient la nouveauté, un futur espéré. Et puis leur idéologie basée sur le modèle occidental. Mais Sissi m’a aussi raconté les atrocités qu’ils avaient commises. Car leur Islam « pur » n’était pas synonyme de liberté.
Cet après-midi-là, Sissi m’avait semblé très anxieuse. Elle avait du mal à trouver ses mots, formuler ses phrases. Et lorsque je lui apportai la nouvelle, son visage se transforma. Ses joues, habituellement rosées étaient devenues pâles. Ses lèvres restaient serrées. Ses yeux bruns étaient noirs. Chaque couleur qui illustrait la douceur de son visage avait disparu. Elle me dit « Sana, tu dois partir ». Mais je ne comprenais pas. « Sana, pars vite avant qu’ils n’arrivent chez toi ». Mais malgré ses avertissements, j’étais rentrée chez moi. J’avais fait l’erreur de remettre ses paroles sur le dos de la maladie. Je lui avais collé l’étiquette de « folle », sans même m’en rendre compte. Ce jour-là, j’aurai dû comprendre que ce qui était sur le point de m’arriver n’était pas anodin. J’aurais dû sortir Sissi de cet hôpital. L’emmener avec moi. Partir loin d’ici, loin de ce pays. Et ne plus jamais y remettre les pieds.