Avec moi, pour toujours

J’ai passé mon enfance à déménager. De maison en maison, de ville en ville, et puis de pays en pays.

Mon père m’emmenait toujours avec lui. Je n’avais pas de figure maternelle, en tout cas pas durable. Des femmes croisaient mon chemin, pendant des semaines ou parfois quelques mois, mais aucune ne nous suivait dans nos déplacements. Aucune femme, mais également aucun meuble, aucun cadeau, et aucune photo.

Les voyages se faisaient dans la précipitation, comme si mon père fuyait quelque chose, sans préméditation. Je le suivais aveuglément, dans ce qui semblait être une part de démence. Je devais tout mettre en pause, du jour au lendemain. Je ne savais jamais à quel moment cela allait arriver. Je ne savais donc pas si mes amitiés naissantes pourraient durer. Ce ne fut jamais le cas. Mon père refusait de garder un lien quelconque avec notre vie passé. Il fallait tout recommencer, à zéro. Une nouvelle vie, un nouveau nom, des nouveaux voisins, et une toute nouvelle histoire à raconter.

Mais durant ces années de tourmente, j’avais tout de même réussi à déjouer cette surveillance accrue. J’avais ce carnet, mon journal, que j’emmenais partout. Il était discret et petit. Si petit que je parvenais à le glisser dans ma poche de jean, sachant qu’il voyagerait avec moi, où que j’aille. Dans ce carnet, j’avais retranscrit mes différentes histoires, mes prénoms, et mes couleurs préférées. J’avais noté le nom des villes, le nom des femmes qui avaient partagé notre quotidien, et ceux de mes amies. Toute mon enfance y était gravée. C’était mon plus gros secret. Le seul que je n’ai jamais osé révéler à mon père, car je savais que c’était la pire des bêtises.

Mais au fond, j’avais surtout peur. Peur que mon père le trouve un jour, peur qu’il ne brûle cette unique trace de mon histoire, et surtout, peur que mes souvenirs finissent calcinés dans ce même feu. Car ce journal était plus qu’un ami pour moi. C’était mon totem.

Charlotte Hoizey-Oud