Le progrès, pour le meilleur ou pour le pire ?

Imaginaire inspiré de l'illustration Voyez Terrasse !



Je courrais pour ne pas rater le Tilus. Même si une rame passait chaque quart d’heure, la foule agglutinée devant les portes rendait la montée compliquée. C’était comme ça depuis son inauguration, en février dernier. Les touristes du monde entier voulaient tester la nouvelle attraction du train sous la mer. Mais cet engouement devint rapidement insupportable pour les trajets du quotidien que mes collègues et moi faisions. Certes, les visites étaient plus que bénéfiques à la croissance économique de la capitale, mais pour nous autres, habitants désormais familiers à cette innovation, c’était terrible. Il m’arrivait parfois d’être contrainte d’attendre le prochain, et d’arriver au travail avec 15 minutes de retard.

Cette fois-ci, je réussis à monter de justesse, juste avant que les portes ne se ferment. J’étais collée, toute transpirante, entre des familles ayant des enfants surexcités. Je grommelais à chaque fois que l’un d’entre eux écrasait la pointe de mes Mary Janes, pour lesquelles j’avais tant économisé. Le trajet fut le même qu’hier, qu’avant-hier, mais aussi comme tous les jours précédents.

Lors de mes premiers allers-retours dans le Tilus, je contemplais le monde marin qui me paraissait alors extraordinaire. Mon regard croisait celui des anguilles, des truites et parfois même celui des requins. Je m’époustouflais devant la beauté de cette faune multicolore que je n’avais vu seulement en images.

Mais cette page fut rapidement tournée. La morosité du quotidien, de la routine, avait repris le dessus.

J’arrivais pile à l’heure pour mon service. J’enfilai rapidement mon équipement, puis couru en cuisine. Et le rush reprit. Sans avoir le temps de saluer mes collègues, madame Guizot me plaça deux assiettes dans les bras, et c’était parti. D’un client à un autre, puis d’une table à une autre, j’avais l’impression de glisser plus que de marcher. Je valsais au rythme effréné d’une course sous-marine. Un claquement de doigts par ci, et un sifflement par-là, je me devais de rester courtoise. Les clients sont rois, toujours. Les poissons attiraient leur attention tout entière. Et c’est vrai que c’était merveilleux. Cette terrasse semblait arriver tout droit d’un autre monde. Une vraie révolution.

Mais les révolutions n’ont pas le même effet sur toutes les classes sociales. Il y a ceux qui ont les yeux grands ouverts, et ceux qui ne peuvent se servir que de leur force de travail. J’en faisais partie.