
Né pour servir ?
À 20 ans, E. vit une réalité que la plupart de ses homologues européens peinent à imaginer. En Israël, le service militaire n'est pas un choix, mais un devoir. Depuis août 2024, E. sert au sein de Tsahal, l'armée israélienne. Entre les alertes aux missiles quotidiennes, les missions à Gaza et un départ pour le nord, il nous raconte ce que c'est que d'avoir 20 ans en Israël aujourd'hui.
Charlotte : Est-ce que l'armée a changé ton regard sur Israël et les Israéliens ?
E. : Dans mon unité, on ne nous raconte pas n’importe quoi pour nous manipuler. On nous dit qu'on est là pour défendre le pays, c'est tout. Pas de propos racistes. Mais je pense que certains ont du mal à faire la différence. Moi, je pense qu’il ne faut pas associer les terroristes islamistes à tous les Arabes. Ils ne représentent pas vraiment la réalité de la religion Islamique. J'ai comme un frère qui est musulman, on se connaît depuis toujours. Et on a aucun problème. Beaucoup d'Israéliens disent que les Arabes sont tous pareils, qu'on ne peut pas leur faire confiance, etc., mais ce n’est pas ce en quoi je crois. En tout cas, ce n'est pas l'éducation que j'ai reçue. Un juif aussi peut trahir, et planter un couteau dans le dos de son ami. C'est comme n'importe qui. Ça n'a rien à voir avec la religion.
Voulais-tu t’engager dans l'armée ?
Mon père ne voulait pas que j'y aille. Mais moi, ça me dérangeait moins. Ici, en Israël, tout le monde fait l'armée, les filles comme les garçons. C'est normalisé, c’est un devoir citoyen. Et je ne regrette pas du tout. Il n'y a qu'un seul pays dans le monde où les juifs peuvent vivre en sécurité, c'est ici.
Comment s'est passée ton entrée dans le service militaire ?
Au départ, je pensais que j'allais être instructeur sur des Hummer, des gros 4x4. Et finalement, je me suis retrouvé à faire une formation avec des combattants. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Je ne comprenais pas où j’avais été envoyé. Mes parents ne savaient pas non plus que je risquais de faire ce type de missions, sinon ils ne m'auraient jamais laissé y aller.
Quel est ton rôle concret aujourd'hui ?
En ce moment, je fais passer des stages de conduite à des combattants. On est sur le terrain, je suis rarement à la base. Mais la semaine prochaine, tout change : on monte au Liban. Je serai conducteur de blindé, pour aller chercher les potentiels blessés et les emmener aux points d'urgence ou aux hélicoptères. Quand on nous a annoncé ça, on était tous choqués, on ne s'y attendait pas du tout. Je n'ai pas du tout hâte. Mais d'un autre côté, on se dit que ça peut aider les citoyens israéliens du nord en leur évitant de se déplacer à nouveau. Ils viennent seulement de reconstruire leurs maisons.
Tu as aussi été envoyé à Gaza. Tu peux nous raconter ?
Je n'ai pas combattu. Mon rôle, c'était de faire entrer et sortir des soldats. On les emmenait à l'intérieur, ils y restaient environ un mois, et on les faisait sortir. Je n'ai jamais eu de face-à-face avec un terroriste. Pas pour l’instant. Mais j'ai vu l'état de Gaza. Des maisons, des immeubles en ruines. Tout est détruit. Ça m'a fait de la peine. Il y a des zones délimitées où sont regroupés les Gazaouis. Ils savent que s'ils franchissent certaines lignes, ils mourront. Ce sont des règles très strictes. Mais depuis l'accord qui a permis le retour des otages, on a beaucoup moins de contrôle à l'intérieur. L’organisation terroriste du Hamas a repris le contrôle d’une grande partie de la bande de Gaza.
À quoi ressemble le quotidien des Israéliens ?
Les alertes à la bombe, c'est tous les jours. Dans ma ville, ça va encore. Mais à Tel Aviv et dans le nord, c'est constant. Je reçois des messages d'alerte en permanence. Dès qu'il y a des sirènes, le réflexe c'est d'aller se protéger dans des chambres souterraines blindées. Moi, je suis souvent en formation sur le terrain. Alors quand on entend les sirènes, on se réfugie dans les blindés.
As-tu peur ?
On a l'habitude des sirènes depuis toujours, avec le Hezbollah et le Hamas. Mais on sait bien que les chambres blindées ne protègent pas vraiment. La dernière fois, un missile est tombé et ça a fait neuf morts. On arrive à intercepter la plupart des missiles en vol, mais pas toujours. Les missiles iraniens sont encore plus puissants. Alors bien sûr, ça fait peur. Ce qui m'inquiète le plus, c'est le Liban. Le Hezbollah est bien plus puissant que le Hamas. Entre Gaza, le Liban et l'Iran, c'est totalement différent.

