
The Trials, un procès fictif qui réveille la culpabilité de chaque génération
Une sentence théâtrale impitoyable signée Arnaud Anckaert à travers un procès fictif où des adolescents jugent des adultes pour des crimes écologiques du quotidien. Le spectateur se retrouve brutalement renvoyé face à sa propre passivité face à l'effondrement du monde. Parce que ce 2054, même dystopique, se rapproche dangereusement d'aujourd'hui.
Quand le théâtre devient un procès climatique.
C'est le 7 mars 2026, sur la scène du Grand Bleu à Lille qu'Arnaud Anckaert a réinventé la pièce The Trials de Dawn King, traduite par Séverine Magois. La compagnie Théâtre du Prisme a relevé un défi de taille : monter un spectacle avec des comédiens amateurs en seulement 5 jours de répétitions. C'est donc une classe de terminale pro du lycée Beaupré à Haubourdin qui est montée sur scène lors de cette unique représentation.
Arnaud Anckaert a ainsi mis en scène le monde dystopique de Dawn King, dans lequel la crise climatique a détruit la planète. Dans ce futur proche, la Justice tire la sonnette d'alarme : l'air n'est plus respirable, la chaleur invivable et les catastrophes naturelles engendrent toujours plus de réfugiés climatiques. Alors, des adolescents sont désignés pour être jurés et doivent juger si des adultes, dits « dinosaures », sont coupables d'avoir détruit la Terre. La pièce met en scène trois adultes dont les actions sont jugées discutables.
Un dispositif immersif comme arène morale.
Arnaud Anckaert mise sur une mise en scène et un décor minimaliste pour concentrer l'attention sur la parole et le jeu des comédiens. On ne voit aucune couleur vive sur le plateau, outre les sweat-shirts de certains comédiens. La scénographie est on ne peut plus sobre : pupitres noirs simples, lumière blanche, stabilisée, et noirs complets lors des transitions. Les douze lycéens sont assis, ou parfois debout, toujours face aux spectateurs, comme s'ils s’adressaient à eux. Comme si le public faisait partie intégrante du spectacle. Et c'est le cas.
Les comédiens sont jeunes et habillés comme quiconque pourrait l'être au quotidien : jean, basket, sweat... Cette proximité avec le monde réel plonge facilement le public dans l'imaginaire de la pièce. Les musiques sont bien intégrées, et renforcent le caractère dramatique de la pièce. Elles construisent un rythme haché, saccadé, qui traduit la nervosité de procès.
On assiste à 3 procès de « dinosaures » distincts. Le premier jugement est donné à la suite d'un débat houleux qui divise les jeunes jurés. L'atmosphère est tendue. Puis, pour le deuxième procès, Arnaud Anckaert invite douze jurés désignés parmi le public à monter sur scène. Dès lors, une musique digne d'un film de guerre se déclenche. Suite au visionnage de la défense de l'accusée, ce sont les yeux bandés que votent les jurés. Au moment du jugement, un décompte sonore oppressant se fait entendre et contribue à la pression collective. Pour la troisième accusée, c'est au tour des spectateurs de juger : doit-elle être condamnée à mort pour avoir été faible toute sa vie ? Le public tout entier porte le poids moral de cette décision. Les lumières de la salle s'allument, chacun sait que son vote sera à la vue de tous. C'est à ce moment-là que se pose la question de la pudeur de l'opinion. On sent la pression du regard des autres. Et puis l'accusée apparaît sur la scène. On la voit pleurer et on a de la peine. Alors une majorité des jurés, touchés, votent « non coupable ».
À travers ce processus innovant où le public est invité à participer, débattre et voter, on ressent une immersion totale. Cette représentation est une expérience collective pour le large panel de génération présent dans cette salle. La mise en scène d'Arnaud Anckaert, dans laquelle le public sollicité participe pleinement, engendre une réelle remise en question de notre inaction écologique et de la responsabilité morale de chaque génération. Cette réflexion met-elle en lumière un clivage générationnel déjà ancré dans notre société ? Ce qui est certain, c'est que cette pièce redéfinit notre rapport à la dystopie et son imaginaire, car ce monde futur proche semble déjà bien installé dans notre réalité.
Les comédiens, bien qu'accompagnés de leur script, sont très crédibles et semblent autant révoltés que le public à la sortie de la salle. C'est certain : l’œuvre de Dawn King, remodelée à l'image d’Arnaud Anckaert, n’épargne aucun témoin.
Une vraie claque, malgré quelques maladresses.
La pièce The Trials est un miroir du quotidien : on se reconnaît aisément dans chaque étape des procès. On se sent parfois coupables, en colère, même peut-être triste, mais ce qui est certain, c'est que l'on ressent des choses. Ce spectacle n'est pas une énième pièce qui laisse les spectateurs de marbre, au contraire. C'est un message éthique universel qui secoue.
La participation du public est concrète et nous donne un sentiment d’appartenance à un groupe, donne de l'importance à notre voix. Le public se sent acteur. Et puis, le sentiment de pression, avec le poids de la décision cruciale ajoute une tension que l'on ressent tous. Les trois procès, présentes sous des formes différentes, mettent en valeur un art varié et pluridisciplinaire.
L'instant que l'on retient ? L'arrivée de la troisième accusée. Bouleversante. En effet, au bout de trois différent témoignages diffusés sur un écran, cette proximité ne peut que nous toucher. Le jeu de la comédienne nous révèle une certaine faiblesse chez les êtres humains : la pitié. Car c'est certain : si elle était restée derrière l'écran plat déshumanisant, le verdict aurait été bien différent.
Cependant, Arnaud Anckaert a présenté quelques maladresses que l'on a moins appréciées. Le metteur en scène ironise lui-même sur l'utilisation de l'Intelligence Artificielle pour générer une image projetée face aux spectateurs. Est-ce une faille notable, à l'heure où les IA génératives accélèrent la pollution destructrice de la planète, ou une blague de mauvais goût ? En tout cas, personne n'a compris. Puis, à nouveau, Arnaud Anckaert gâche tout l'imaginaire avec le simple fait de sa présence sur scène. Il ne joue pas de rôle. Il incarne seulement un homme, là, debout avec son micro, on ne sait pas pourquoi. On dirait seulement qu’un présentateur télé est monté sur l'espace scénique, faisant fuir les comédiens qui ne sont plus les bienvenus.
Et puis pour finir, on assiste à un beau méli-mélo de mensonges. Pour « bien » terminer leur représentation, les lycéens montent sur scène et adressent au public une liste de mesures écologiques qu’ils prévoient d'appliquer dans leur lycée.