
Maricarmen Abascal et la crise du logement et Espagne
Expulsée de son logement puis transportée à l’hôpital, Maricarmen Abascal est devenue en quelques jours le visage des locataires fragilisés par la spéculation immobilière et la hausse des loyers en Espagne.
Assise dans un fauteuil roulant, Maricarmen Abascal lève la voix au milieu d’une foule de journalistes. Son visage tendu, marqué par l’âge et la fatigue, contraste avec l’agitation qui l’entoure. Sa bouche est ouverte, comme pour se faire entendre malgré le tumulte. Les journalistes se penchent vers elle, les micros se tendent et les caméras s’allument sous la lumière des projecteurs. Dans cette scène, son expression traduit à la fois la vulnérabilité d’une femme âgée et la force d’un événement devenu national. Maricarmen Abascal n’est plus seulement une retraitée expulsée de son logement, elle est devenue le symbole d’une crise qui touche des milliers de locataires espagnols.
Le 23 septembre, cette Madrilène de 87 ans a dû quitter l’appartement qu’elle occupait depuis plus de soixante-dix ans, après le rachat de l’immeuble par la société immobilière Urba Gestion, qui souhaitait faire augmenter son loyer de 275%.
Son expulsion a rapidement dépassé le cadre de son histoire personnelle. Les images de Maricarmen Abascal sur un brancard à la sortie de son immeuble ont ravivé la colère d’un grand nombre d’espagnols, qui ont vu leurs loyers augmenter de près de 90% en dix ans selon le portail immobilier Idealista, tandis que leurs revenus ne progressent au même rythme. À Madrid comme dans d’autres villes espagnoles, les habitants dénoncent la pénurie de logements accessibles, la multiplication des locations touristiques et l’intervention de sociétés d’investissement qui contribuent à la hausse des prix.
En 2025, 24 540 personnes auraient été expulsées de leur logement à cause de la hausse des loyers selon un rapport d’Amnesty International. Cette crise touche particulièrement les jeunes. Parmi les Européens, les Espagnols sont ceux qui accèdent le plus tard à l’indépendance. Trois jeunes actifs sur quatre ne seraient pas en mesure de quitter le domicile familial, selon les données de RTVE. Ceux qui parviennent à s’installer doivent souvent partager leur logement ou consacrer parfois jusqu’à 70% de leurs revenus au loyer.
Cette situation est décrite comme un « piège locatif ». Les loyers élevés empêchent les jeunes d’épargner et donc d’obtenir un crédit immobilier. Ils restent ainsi locataires plus longtemps, tandis que la hausse des prix réduit encore leurs possibilités d’accéder à la propriété. Selon une analyse citée par Franceinfo, un locataire sur six n’est pas considéré comme pauvre au regard de ses revenus, mais passe sous le seuil de pauvreté une fois son loyer payé.
Après une grande manifestation le 26 septembre, des milliers de militants ont installé un campement de tentes sur la place de la Puerta del Sol, au cœur de Madrid. Jeudi 1er octobre, le Syndicat des Locataires estimait le nombre de tentes à 1 248. Le mouvement a également gagné plusieurs villes espagnoles, dont Seville, Bilbao, et Saint-Jacques de Compostelle.
Sous la pression de la rue, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a présenté, le 29 septembre, deux décrets-lois, rapidement surnommés « décrets Maricarmen ». Ils prévoyaient notamment de prolonger jusqu’au 31 décembre 2030 la protection contre l’expulsion des personnes vulnérables lorsqu’aucune solution de relogement n’est disponible. Le texte stipulait aussi le renouvellement automatique de certains baux arrivant à échéance, afin de limiter les départs forcés de locataires.
Le samedi 3 octobre, au lendemain du rejet par le Congrès des mesures proposées par le gouvernement, la place a accueilli 70 000 manifestants selon les autorités, et 500 000 selon le syndicat des locataires. Plusieurs cortèges ont convergé vers la Plaza de Cibeles à Madrid, marchant derrière une large banderole sur laquelle était inscrite « Vers la grève générale ». Les organisateurs ont réclamé notamment une baisse des loyers, des contrats plus durables, davantage de logements publics et une régulation plus stricte des locations touristiques. L’issue du vote au Congrès a illustré les difficultés de Pedro Sánchez à faire adopter ses réformes, alors que son exécutif ne dispose pas d’une majorité au Parlement.
Le 5 octobre, le Premier ministre a finalement annoncé la convocation d’élections législatives anticipées le 29 novembre. Il a justifié cette décision par la nécessité d’obtenir une majorité pour mener les réformes qu’il estime indispensables, notamment dans le domaine du logement.
Maricarmen Abascal est décédée hier, mercredi 7 octobre, à l’hôpital où elle était soignée pour épuisement. Ses dernières années ont été marquées par un long combat judiciaire contre la société financière Urba Gestion. Les mobilisations en sa faveur ont fini par lui donner raison : elle a été autorisée à réintégrer son logement, mais n’a jamais pu en profiter, étant décédée avant de pouvoir quitter l’hôpital. L’Union des locataires de Madrid a souligné que le combat de Maricarmen Abascal avait marqué « un tournant dans l’histoire du pays ».