L'été où l'herbe n'a pas repoussé

Le 24 août 2026, à Bazordan, dans les Hautes-Pyrénées, un cultivateur de céréales égraine nerveusement un épi de maïs aux feuilles jaunies prématurément. « L’avenir pour moi, il s’annonce compliqué », confie Sébastien Maylin, 50 ans, au journaliste de l’AFP. Ses épis sont bien plus petits que prévu, malgré plusieurs semaines d’irrigation. 

Ce n’est pas seulement une récolte qui s‘est perdue cet été. C’est aussi une certaine confiance qu’avaient les agriculteurs. Celle que le savoir-faire et le travail permettent de s’accorder avec le ciel. Celle qui permet de semer en octobre en sachant que l’on moissonnera en juillet. Cette confiance-là vacille. Et ceux qui nourrissent le pays se posent désormais une question qui prend tout son sens : et si l’année prochaine était pire ?

Un été caniculaire

Pour comprendre cette inquiétude, il faut d’abord reconstituer l’été 2026. Mais l’été dont nous parlons n’a pas commencé en juin. Il a commencé au printemps, que Météo-France a classé comme « le plus chaud jamais mesuré en France depuis le début des mesures en 1900 », avec 13,8°C de moyenne, soit 1,7°C au-dessus des normales de saison. Un premier épisode de chaleur a touché le pays du 24 au 28 mai. Cette chaleur s’est accompagnée d’un déficit de précipitations de 30%.

Puis vient juin. Du 17 au 30, la France subit une canicule que Météo-France qualifie de « précoce, durable et très intense », d’une sévérité exceptionnelle. Le 25 juin, 72 des 96 départements de métropole sont en Vigilance rouge Canicule. À l’ouest, le thermomètre atteint 42 à 44°C. Juin 2026 devient le mois de juin le plus chaud jamais enregistré avec 22,7°C de moyenne. 

La chaleur ne retombe pas. Une deuxième vague s’installe du 3 au 22 juillet, exceptionnelle par sa durée et son étendue. Juillet, avec 24,9°C de moyenne, devient à son tour le mois le plus chaud jamais mesuré dans l’Hexagone, et l’un des plus secs. Le soleil est en excès : 35% d’ensoleillement en plus. La pluie, elle, est en déficit de près de 70% en moyenne sur le pays. 

Une troisième vague démarre fin juillet et s’étire jusqu’au 20 août. Elle touche 79 départements et près de neuf Français sur dix. Elle devient l’une des plus longues jamais enregistrées dans le pays.

Le bilan de l’été, dressé par Météo-France le 3 septembre, ressemble à un tableau de records. Un été à +3,6°C par rapport aux normales, le plus chaud depuis 1900. Les sols n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures. En moyenne, l’été 2026 a été le 2e moins pluvieux depuis 1959, derrière l’année 1962. Et 2026 sera, écrit l’établissement, l’année de la plus grande surface brûlée jamais enregistrée en France. 

L’été 2026 aura aussi été le plus meurtrier en Europe. Selon une étude publiée par Nature Health et menée par deux institutions britanniques, 50 391 personnes sont mortes durant la saison dans 30 pays d’Europe, dont 7 200 en France. Les chercheurs estiment que 32 619 de ces décès sont attribuables au dérèglement climatique, soit 60 % des morts. La chaleur tue. 

Les conséquences des températures sur l’agriculture

La chaleur n’est pas qu’un chiffre affiché sur le thermomètre. Dans un champ, elle a des conséquences concrètes. L’herbe ne pousse plus.

Damien Hardy, rédacteur en chef de la revue professionnelle La Chèvre, parle avec les éleveurs toute l’année. « La principale difficulté, c’est le manque de fourrage », résume-t-il. Les chiffres qu’il cite ont de quoi donner le vertige : « Il y a eu beaucoup moins d’herbe, entre un tiers et 50 % en moins, et beaucoup moins de maïs. »

Le maïs, dont 60% sert d’alimentation pour le bétail, est entré en floraison à la mi-juillet. Or, au-delà de 35 degrés, le pollen grille. Sans pollen viable, pas de fécondation. Sans fécondation, pas de grain. Sans grain, l’épi reste vide. La récolte de maïs pour l'année 2026, quasiment terminée en France, est en chute de 50% par rapport à l'année précédente, et au plus bas depuis 1976 selon les estimations de l’Association des producteurs de maïs en France (AGPM).

Les chèvres, elles, ont ressenti la chaleur « vraiment sur le coup » explique Damien Hardy. « En une seule semaine, pendant la première canicule de juin, la collecte laitière française a diminué de 9 %. » Une semaine suffit.

Pierre Bellanger, berger dans le nord de la Loire, a conduit cet été 250 brebis sur des sites naturels. Son problème n’a pas été l’herbe, mais l’eau : « Même avec un troupeau de brebis qui n’a pas besoin de boire beaucoup, c’était impossible de trouver de l’eau dehors. Tous les cours d’eau sont à sec, même encore maintenant. » Les éleveurs sont contraints d’acheter des citernes, et « l’eau peut être de plus en plus onéreuse dans certaines régions ». Pour lui, « c’est surtout l’eau, le gros problème. »

Mais cet été, d’autres éleveurs ont été davantage impactés. « C’est plus compliqué pour les gros troupeaux, comme les vaches. Ils n’ont pas de parcelles suffisantes pour pâturer, donc ils ont dû utiliser leurs stocks de fourrage prévus pour l’hiver pendant l’été. C’est très compliqué pour eux, leurs stocks s’épuisent très vite. » raconte Pierre Bellanger.

Comment nourrir des bêtes quand il n’y a plus rien à acheter ? « Toute la France, et même l’Europe, a été touchée », explique Damien Hardy. Alors le fourrage manque sur le marché. « Tout le monde essaie d’en acheter un peu, mais il y en a de moins en moins, et les prix augmentent. » Le rédacteur en chef rapporte la phrase d’une éleveuse de la Vienne : « Dans un mois et demi, je n’ai plus de fourrage. Je ne sais pas comment je vais faire. » Un autre éleveur lui a dit : « Fin octobre-début novembre, nous n’aurons plus que de la paille à donner à nos chèvres. »

Pour ceux qui n’ont pas de réserves, il reste deux choix : « donner moins à manger, et donc récolter moins de lait, ou décapitaliser, c’est à dire vendre des animaux pour avoir moins de bouches à nourrir. » Le conseil de Damien Hardy tient en quelques mots : « anticiper au maximum ».

Ces épisodes caniculaires semblent aujourd’hui derrière nous, mais la sécheresse de 2026 pèsera sur les élevages bien au-delà de l’hiver. 

La peur de l’année prochaine

Aujourd’hui, la peur des agriculteurs est celle d’une fracture entre l’évolution du climat et celle de leurs moyens d’adaptation. 

Face aux canicules à répétition, certains éleveurs pourraient être contraints de réduire leur cheptel voire d’arrêter. Pour eux, le vrai souci face au réchauffement climatique, c’est l’argent.

L’argent, justement. Le 4 septembre, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a présenté un plan d’aide baptisé CASI (climat, adaptation, sécheresse, incendies). Ce plan présente une prise en charge des intérêts de prêts de trésorerie, des avances sur les indemnisations, et un renforcement de la prise en charge des cotisations à la Mutualité sociale agricole (MSA).  

Ces premières aides ont été accueillies, selon Damien Hardy, « assez froidement, car insuffisantes. C’est mieux que rien, mais ce n’est pas ça qui va changer la donne. » Les régions se sont mises à leur tour à distribuer des aides, « mais elles ne vont pas tout compenser non plus », dit-il.

Derrière le débat de ces mesures, il y a des vies. L’année 2026 risque d’être un point de non-retour pour la durabilité des exploitations. Les chiffres de la détresse commencent d’ailleurs à émerger. Selon une enquête de la Chambre d’agriculture auprès d’agriculteurs des Deux-Sèvres et Charente-Maritime, 64% des répondants envisagent d’arrêter leur activité. « Il s’agit autant d’une crise économique que climatique » conclut la Chambre. De son côté, la FNSEA parle d’une « détresse très avancée dans les fermes ». 

S’adapter, coûte que coûte

Pourtant, personne ne reste les bras croisés. « Les éleveurs et les agriculteurs sont obligés de s’adapter, parce que les cultures ne réagissent pas toutes de la même manière », observe Damien Hardy. « L’herbe verdit un peu plus tôt au début du printemps, mais jaunit aussi un peu plus tôt à la fin. »

Alors on essaie d’autres cultures. Le sorgho, par exemple, est une céréale qui « fait de plus en plus d’adeptes » explique Damien Hardy. « Il résiste davantage à la sécheresse et continue à pousser même quand il fait très chaud, avec peu d’eau. »

Les bâtiments changent aussi de rôle. « Avant, le bâtiment servait surtout à s’abriter en hiver, mais maintenant, c’est aussi pour s’abriter des chaleurs de l’été. Ce qu’on cherche désormais, c’est de l’ombre plutôt que des murs : certains construisent des bâtiments grands ouverts. Des réflexions sont en cours. » explique le rédacteur en chef de La Chèvre.

Pierre Bellanger a choisi une autre voie : l’itinérance. Il travaille avec des conservatoires d’espaces naturels, sur des sites qui ne sont pas seulement des prés. « Il y a de la végétation arbustive qui crée des îlots de fraîcheur. Ça me permet de ne pas rester en plein cagnard. » Là où les gros troupeaux ont dû puiser dans leurs stocks d’hiver, le sien a pu s’appuyer sur ce qu’il trouvait sur place. Pour l’avenir, il reste confiant : « Comme je travaille en itinérance, ça devrait le faire. » Il pense même que son modèle « pourrait devenir une solution alternative » et accueillir d’autres éleveurs.

Pour qui ne travaille pas la terre, tout cela peut sembler lointain. Ça ne l’est pas.

Au marché Saint-Hubert de Montgeron, dans l’Essonne, Farid Ghaleb dispose ses légumes sur son étal. Entre deux cagettes, il salue des clients réguliers. Il est primeur depuis 21 ans, et vient sur ce marché depuis dix ans. Cet été, la chaleur a compliqué chaque étape de son métier.

« C’était dur… très, très dur », se souvient-il. « Les fruits ne se gardent pas. On a de la chance d’avoir une chambre froide dans le camion, mais c’était quand même très dur. » Le froid doit être maintenu pendant le transport, puis une fois les cagettes sorties sur le marché. « Il y a des choses qui ne se gardent pas, par exemple la fraise : avec la chaleur, ça tourne. » Tous n’ont pas tenu. Farid connaît des primeurs qui ont arrêté, parce que garder les produits au frais devenait de plus en plus compliqué.

Puis est arrivé la hausse des prix. « Trop, trop, trop de hausse… Surtout sur les choux-fleurs, les tomates, la salade. Tout ça, c’est à cause de la canicule », affirme-t-il. « Quand ça monte à Rungis, je suis obligé de monter aussi, et ça devient hors de prix. » Sur certains fruits et légumes, l’augmentation a pu atteindre 50 %. Les clients, eux, comprennent. « Ils savent que ce n’est pas de notre faute. On a de la chance. » 

Mais l’été 2026 aura été celui de trop. « Ça me fait très, très peur pour les prochaines années. D’ailleurs, moi, je pense à arrêter. J’en ai marre. Les prix sont trop hauts, et certains clients n’arrivent plus à suivre. On paie trop de charges… C’est la crise partout… » Vingt et un ans de métier, et l’envie de partir. La canicule n’explique pas tout, mais c’est bien à elle qu’il attribue la flambée des prix qui a compliqué son quotidien.

Du côté des produits animaux, « ce serait bien pour les éleveurs que le prix à la vente augmente, car les coûts de production ont aussi beaucoup augmenté », estime le rédacteur en chef de La Chèvre. Les agriculteurs, eux, le savent bien. Ils sont les premiers à encaisser et les derniers à être payés à leur juste valeur. Mais ils sont aussi les premiers à ouvrir les yeux sur la réalité qui nous rattrape. Ici, l’enjeu n’est pas seulement leur propre survie, mais notre capacité collective à nous nourrir dans un climat changeant. 

Alors cet épi de maïs sec à Bazordan n’est peut-être pas un symbole de défaite. C’est plutôt un appel à regarder collectivement les dégâts du dérèglement climatique. Un appel à trouver des solutions. Un appel à la solidarité. 

Charlotte Hoizey-Oud